Je suis devenu écrivain en raison d’événements qui ont précédé ma naissance mais dont le mystère demeure en moi. 
 Je voyage à l’envers pour m’approcher.
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Se revoir à Zanzibar est le roman le plus mystérieux de Frédéric Marinacce. On retrouve son héros, l'écrivain Fabrice Sinibaldi. Mais l'homme n'est plus le même. Son destin vient de bouger. La mort de son vieil oncle, un acteur d'autrefois, le rend orphelin au monde. Du coup, le lecteur plonge dans le passé d'un voyageur plus solitaire et plus attachant que jamais. Un homme qui a perdu la mémoire des plaisirs. Se revoir à Zanzibar est un long travelling sur la nostalgie des miroirs. C'est aussi une merveilleuse histoire d'amour avec ses arabesques et ses entrelacs de sens.

Première page
Le vieil hôtel Strand se dressait, comme le comptoir des nostalgies, dans la nuit de Rangoon. Il sombrait sous la dictature du temps, moins cruelle cependant que celle des généraux de ce pays oublié du monde.

J'étais là, au bord de la rivière, pareil au voyageur de légende qui erre sur les quais, amoureux de sa propre attente. Le clapotis berçait mes rêves de cargos.

Je me sentais heureux, les yeux encore émerveillés par les silhouettes des bateaux-taxis et des lourds sampans. De l'or de la pagode Schwedagon flottait dans mes pensées quand, quittant le débarcadère et traversant Strand Road, j'entrai dans le palace décrépit.

Après un Rob Roy (scotch, sweet vermouth et angostura) au bar des Aventures, je tentai ma chance dans la salle à manger victorienne. Spectacle incroyablement désuet d'une splendeur lézardée, investie par la compagnie des rats. Le parquet n'avait plus été ciré depuis les années cinquante. Il grinçait abominablement sous les pieds nus des serveurs au longhi de coton maculé de taches. Le maître d'hôtel, un indien, renvoyait le charme un peu pincé de l'époque britannique.

Il y avait là, éclairés à la bougie, des clients de toutes sortes et de toutes fortunes. Des Chinois, des Suisses grands voyageurs, des routards, des Japonais, des policiers en civil, d'éternels anglais. Le temps avait noirci, pourri, rongé, moulures et chapiteaux, peintures et boiseries, dans le silence paresseux des décors immobiles. La mémoire des lieux distillait son venin. Pour quelques kyats, on pouvait se prendre pour Kipling. L'empreinte des nuits anciennes n'apportait pourtant aucun bonheur. Partout la tristesse et la touffeur l'emportaient.