Je suis devenu écrivain en raison d’événements qui ont précédé ma naissance mais dont le mystère demeure en moi. 
 Je voyage à l’envers pour m’approcher.
À L’ENVERS
Interview réalisée par TIBO – photographe reporter – 
10 avril 2010 au Bruit de l’Eau - www.lebruitdeleau.org 

Tibo : Pourquoi ce titre qui évoque le film « Voyage au bout de l’enfer » ? Dans les titres de tes romans on trouve souvent une musique particulière, comme un refrain, tu y attaches de l’importance ?
FM : J’attache beaucoup d’importance à la musique d’un roman comme à sa photographie et à son parfum. Le titre doit évoquer un univers. Je sonde la mémoire des lecteurs ; « Voyage au bout de l’envers » n’est pas qu’un rappel de « voyage au bout de l’enfer » ou de « voyage au bout de la nuit ». Il veut exprimer ce que j’ai de plus profond en moi, cette attention au passé recomposé, rembobiné, qui délivre des vérités perdues ou à peine perceptibles. La part évanouie, entraperçue ou cachée de soi-même, l’envers de chacun; l’envers du décor; mais aussi et surtout le travelling arrière des miroirs qui réfléchissent la vie depuis le commencement des choses jusqu’au point de non retour que nous franchissons tous plus ou moins consciemment un soir ou l’autre. 

Tibo : Douze ans après « Thiou l’enfant du Mékong », tu reviens avec un roman qui se passe à Saigon. Est-ce que pour toi la boucle est bouclée ? 
FM : D’une certaine manière mon histoire avec Saigon se termine. Elle vient de loin. Des années vingt. De mes grands parents qui vivaient en Indochine. De mon père qui y a passé sa jeunesse ; de mon grand père François Marinacce mort à Saigon lors des massacres de septembre 1945. Il protégeait les femmes et les enfants de la Cité Heraud. Mon livre raconte cet épisode peu connu. Il fut atrocement torturé par une bande composée d’hommes de main de la pègre, de communistes, de caodaïstes. Les Japonais ont laissé faire… J’ai été élevé par ma grand-mère. Elle vivait en Bretagne dans le deuil et la nostalgie d’une Indochine disparue. Mon univers d’écriture lui est apaisé et romanesque. Il garde juste l’empreinte et le trouble des jours anciens. Je refuse la nostalgie pur sucre. J’invente autre chose… Je cherche des émotions. Les fêtes galantes de l’aventure et de l’exotisme. Saigon n’est pas qu’un décor. C’est infiniment plus fort. J’ai des liens de sang et d’amour avec Saigon. 

Tibo : Pourquoi as-tu choisi de faire rajeunir ton héros ? Nous sommes à Saigon en 1955. Fabrice Sinibaldi a dix ans au début du roman. 
FM :Dès la première ligne c’est un voyage à l’envers. J’ai voulu montrer l’enfance d’un écrivain et rendre légitimes les hasards de la vie. Voyage au bout de l’envers éclaire mes romans précédents comme il explique la personnalité de Fabrice. Sinibaldi me ressemble et j’ai essayé de me mettre à sa place dans le Saigon de 1955-1956. Je sais ce qu’il pouvait ressentir. Cette impression de deuil, de solitude extrême et ce dépucelage par la ville débauchée. Il n’est pas malheureux mais il doit surmonter ses peurs. Alexandre Venturi, l’aventurier, l’initie à la découverte des femmes et aux jeux de l’ombre. Fabrice Sinibaldi rencontre son Saigon des émotions; la liberté qu’il découvre est d’une évidence bouleversante. Il ne s’en remettra pas et deviendra écrivain…

Tibo : Est-ce qu’Alexandre Venturi, ce héros du roman, est l’homme d’action que tu aurais voulu être ? 
FM :Peut être. Mais je l’aime davantage pour son côté Viscontien que pour l’aventurier qu’il incarne. Le monde s’écroule autour de lui. C’est un félin dans une jungle qui brûle. Il sera le dernier Français d’Indochine. Mais l’Indochine n’existe plus. Il est parfaitement lucide mais il agit selon son enfance et suivant ce qu’il pressent être son destin. C’est un religieux dont la débauche est sainte ; un élégant, un homme de cœur capable de meurtre. C’est forcément un cas de conscience ; j’ai eu du plaisir à le camper dans Saigon, à le regarder trafiquer, à le voir danser….C’est l’ami du jeune Fabrice. Il est très émouvant. Comme homme d’action il tient la distance, cache aussi son jeu. Il sauvera sa peau quelques années de plus… Alexandre Venturi est à la fois ma conscience et mon point limite. Je ne pourrais pas le rejoindre dans le crime, même si ses raisons sont justes. Mais sa bonté m’inspire. C’est mon aventurier le plus métaphysique, le plus ardent aussi. 

Tibo : Voyage au bout de l’envers est un condensé de tes autres romans. Comme si tu atteignais le jardin de ta littérature. En as-tu conscience ? 
FM :Je ne sais pas. J’ai écrit à partir d’images qui me venaient, comme si je tournais un film noir. Ce roman m’a transporté dans le Saigon des années 50 que je n’ai pas connu. J’y ai mis une grande part de moi-même. Je m’y dévoile de manière prismatique dans plusieurs personnages. Fabrice le jeune héros, Alexandre Venturi l’amateur de perles, Antoine Sinibaldi le chanteur d’opérette… ; ma grand-mère est aussi très présente dans le personnage de Renée qui n’arrive pas à faire son deuil. J’ai conscience d’être allé moi aussi au bout de l’envers… L’écriture c’est une aventure et chaque roman une manière de me construire. 

Tibo : On retrouve aussi dans voyage au bout de l’envers Antoine Sinibaldi, l’oncle aimé, déjà présent dans « le A noir de Madagascar » et « Se revoir à Zanzibar ». Il est toujours épatant ! D’où vient cette affection pour les seconds rôles ?
FM : De l’œuvre de Marcel Pagnol et de souvenirs d’enfance. Antoine tient l’humanité dans sa faconde. Il m’est arrivé de le croiser à Marseille ou à Ajaccio. A Brest aussi ! Aux marches de l’imaginaire, l’oncle, les tantes, les cousins à la mode de Bretagne offrent des émotions inoubliables. Ils sont plus des amis que des parents : mes lecteurs aiment à retrouver Antoine depuis le A noir de Madagascar. Il le sait et fait son numéro d’artiste. Je lui écris des lettres et il ramène sa fraise ! 

Tibo : Les lettres que tu évoques sont un peu ta marque ! Elles font évoluer le récit de manière surprenante et sont d’une sincérité absolue. Est-ce une manière de style ou l’intention de détourner les choses ? Une forme de ligne de fuite qui ressemblerait à l’auteur ? 
FM :Elles sont mon deuxième JE. Le plus intime. Je les utilise aussi comme ruptures de style. Je viens du pays de Madame de Sévigné et j’ai été marqué par la fulgurance de la relation épistolaire. Elles correspondent à un trouble de la lecture. Un roman dans le roman. Elles contiennent un secret.