Retour à Saigon …

Couverture du livre "Fin de siècle à Saigon"

Fin de siècle à Saigon

Interview réalisée par TIBO – photographe reporter
5 octobre 2017 au Bruit de l’Eau – www.lebruitdeleau.org

L’interview de Frédéric Marinacce par le photographe et grand reporter Tibo :

Tibo : Fin de siècle à Saigon ressemble à un adieu à l’aventure. C’est un voyage au Vietnam où le lecteur est passager de la mémoire sur les routes du delta du Mékong. C’est le travelling du rétroviseur qui t’a inspiré ?

FM : En fait je vois ce roman comme un film qui se termine. Je parle de cinéma car ce livre est pour moi sur grand écran. J’ai été très marqué par les images de mon enfance au milieu des dragons et des statuettes d’Indochine.

Ce livre est la suite de Voyage au bout de l’envers mais une suite lointaine qui se lit séparément. Une suite apaisée. Sans crime. Avec juste quelques fantômes. Ceux qui nous obsèdent et nous prennent par la main pour traverser les routes du doute.

Je respecte l’itinéraire d’un aventurier. Fabrice Sinibaldi avait dix ans dans Voyage au bout de l’envers. Nous sommes trente ans plus tard à Saigon. Le Vietnam s’ouvre aux étrangers mais à peine. J’aime cette idée que le temps a redistribué les cartes des héros.

L’enfant des années cinquante retourne sur les lieux de sa débauche, de son apparition au monde. C’est un autre homme naturellement. Il est devenu écrivain mais aussi un aventurier qui joue ce qui vient. Il semble subir les évènements mais en fait il les affronte à sa manière littéraire. Il les racontera plus tard dans un roman. S’il improvise toujours entre légèreté et gravité, ce qui compte pour lui n’est pas ce qui lui arrive mais ce qu’il fait de ce qui lui arrive.

Tibo : Sinibaldi fascine mais Juliette, sa femme de voyage, tout autant. Elle le dépasse en aventure comme le lecteur le découvrira dans l’épilogue qui réserve une sacrée surprise. D’où vient ce personnage qui donne au roman une complicité de couple inédite ?

FM : Juliette vient de l’île de la Réunion et Sinibaldi y vit au début du roman. Si mon histoire est saïgonnaise, j’ai voulu lui ajouter une note créole. Je voyage beaucoup et j’ai eu envie que ma vie affleure lors de certains passages. Notamment ceux qui se déroulent à la Réunion.

Il fallait éviter de tomber dans la nostalgie indochinoise en tournant en rond dans le delta du Mékong d’où les épisodes à Paris, dans l’Océan Indien ou à Venise.

Mon goût des voyages, cette tentation du bout du monde, s’incarne en certains lieux qui ont fait ma vie et sont en somme le début et la fin de mes empires.

Juliette apporte du bonheur au récit mais aussi du suspense et du mystère. Elle filtre la nostalgie de Fabrice Sinibaldi et joue le coup d’après. Finalement c’est Juliette qui donne de l’espoir et du sens au livre.

Tibo : C’est ton dixième roman. Où en es-tu avec le temps ? Quand tu vois le monde tel qu’il avance as-tu toujours envie d’écrire et de voyager?

FM : Le 21ème siècle a changé d’allure très violemment et je n’ai pas envie d’appuyer sur l’accélérateur pour foncer vers l’abîme. Mes héros sont d’une autre époque mais ils sont éternels. Je m’intéresse à l’aventure humaine. En homme de mon temps, j’écris des romans avec comme projet de ramener à la vie des personnages. Je tente de sauver des âmes. C’est juste impossible et pourtant..

J’essaierai de mettre cela en scène dans un prochain roman dont je n’ai que le titre poétique mais un titre qui résume curieusement tout ce qui m’agite en ce moment : la métaphore du Bosphore. Je pense naturellement à la ligne de partage entre l’Europe et l’Asie. Mais surtout à l’exode des migrants, à l’errance et à l’espoir qui pulse malgré le siècle qui saigne.

Je continue à voyager loin de Saigon. J’essaie de trouver des routes moins empruntées et des villes qui bercent mes illusions. Je vais laisser Sinibaldi vivre seul ses aventures.

Nous nous retrouverons un soir où l’autre.

Tibo : Francois Mitterrand ouvre ton roman et possède les clés de l’intrigue. Tu l’as rencontré ou est-ce une pure création d’auteur ?

FM : Mitterrand est un personnage historique et je voulais situer le roman en 1987 juste à la fin de son premier septennat, un an après le Doi Moi au Vietnam. J’avais besoin de lui pour lancer les dés et inscrire mon roman dans la grande Histoire du 20ème siècle. Sinibaldi le rencontre et ils se mettent à parler de Kirk Douglas !!! J’ai beaucoup joué sur mon souvenir des années 80 et ce qu’on disait de lui dans les salons bourgeois de Paris.

Et puis Mitterrand prenait tout son temps. Cette lenteur a un côté littéraire d’un académisme aujourd’hui impensable. J’avais aussi envie de son double jeu pour initier le lecteur aux secrets qui en dissimulent d’autres. Dans mon roman le président Mitterrand ne manque ni d’humour ni de fidélité. J’en ai fait un personnage attachant qui ressemble à son imaginaire. C’était mon président quand j’avais vingt ans et des poussières et j’y suis attaché comme à Kirk Douglas ! Après tout c’était ma vie de les voir à la télévision !